Soupe de couleuvres
avec/par Marie-Michèle Beaudoin











La mi-décembre leur donne un air de Noël, un côtoiement qui redonne un peu de païen à la fête de la nativité. Je les tinte en fredonnant des airs festifs lorsque la rue est tranquille.

Au cours de la matinée, viendra s’y ajouter un deuxième lien. Le froid a raison du feu de gaz qui sert à réchauffer la marmite. François et Marilyne nous installent une rallonge électrique qui pend des quatre étages jusqu’à moi ; corde de pouvoir pour continuer à offrir un liquide bouillonnant. J’ai moi aussi revêtu ma peau de reptile, une peau de seconde main trouvée avec surprise, une duveteuse et épaisse peau d’animal à sang froid pour me garder au chaud.

Ma cuisine temporaire a pignon sur rue, sous la fenêtre de CIRCA, juste devant la banque. Je suis dans un espace de la ville où l’on marche vite, où l’on consomme, la période de l’année amplifie cette vitesse. Je sens remonter en moi mes réflexes d’un ancien emploi, je sors ma voix de vendeuse : « Bonne soupe chaude gratuite ! Une bonne soupe pour vous réchauffer ! » Curiosité, mais surtout méfiance sur la majorité des visages. À celleux là, j’ai envie de dire : « Une bonne soupe de couleuvres gratuite ! » juste pour voir si la crainte peut se transformer en rire par l’absurde. La grande marmite contient des couleuvres de carottes, de grandes spirales comme le tapis d’en haut, dans un liquide brun, peau de reptile, aux lentilles et au riz. À celleux qui osent s’aventurer dans la fumée de mon chaudron, je leur offre un bol de soupe sur lequel je saupoudre de croustillants et salés grains magiques ; pois chiches et coriandre. Je leur demande : « Connaissez-vous les couleuvres brunes ? »

Par le récit du processus de l’œuvre, nous discutons de l’impact du tout petit dans le plus grand ; de la couleuvre brune dans la construction urbaine; d’une rencontre anecdotique dans un projet de recherche. Par la métaphore et le symbole, l’intention est de faire grandir les graines qui nous habitent. Des germes d’une responsabilité aimante envers toutes choses avec lesquelles nous vivons, le sentiment d’interconnexion avec celles-ci. Elles nous constituent ; humain, animal, invisible, tout est vie, tout se parle.









Texte : Marie-Michèle Beaudoin
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« Au bout de la longue couleuvre tressée, quelques clochettes. Elles seront mon lien, tout au long de la journée, vers le cœur, l’action d’Arkadi.
Révéler nos liens pour accroître le sentiment d’être entouré ; nourrir le pouvoir qui réside dans l’action avec. »
Crédits photo: Paul Litherland